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Ligue contre le cancerLigue vaudoise contre le cancerNotre journalLes effets pervers de l'interprétation psychologique du cancer

Les effets pervers de l'interprétation psychologiqur du cancer


Le cancer, maladie que l’on comprend encore mal, a des origines multiples et complexes. Faut-il également chercher des raisons psychologiques à son apparition ou à sa récidive ? Pas sûr… Réponse avec la psychologue Martine Rossel.

Passé l’effet de sidération suite à l’annonce du diagnostic, les patients cherchent presque systématiquement à savoir ce qui est à l’origine de leur maladie. « Pourquoi moi ? » est une question récurrente chez les malades. Mais les causes exactes de l’apparition des cancers restent encore inconnues. On sait qu’il existe des facteurs de risque, des prédispositions génétiques et des facteurs environnementaux qui, en interagissant entre eux, favorisent l’apparition de la maladie.

Face à l’absence de réponse définitive sur le plan médical, de nombreux patients convoquent la psychologie, souvent renforcés dans leur démarche par leur entourage et par les représentations sociales à l’œuvre dans notre société. Alors le psychisme ferait-il le lit de la maladie et de sa progression ? D’un point de vue scientifique, non, répond Martine Rossel, maître d’enseignement à l’Ecole de la Source, à Lausanne, et psychologue auprès de la clinique du même nom. Celle qui est également coordinatrice de la Plateforme romande de psycho-oncologie dénonce les dangers du réductionnisme psychologique, qui renforce les mécanismes de culpabilisation et érige la volonté de se battre en dogme absolu pour tous les patients. Interview.

DES INTERPRÉTATIONS PSYCHOLOGIQUES SONT SOUVENT AVANCÉES POUR EXPLIQUER L’ORIGINE DES CANCERS. VOUS TIREZ LA SONNETTE D’ALARME. POURQUOI ?
La croyance en une possible psychogenèse du cancer est très répandue de nos jours. On développerait la maladie à cause de non-dits, à cause d’un deuil non résolu ou à cause du stress. Ces grilles de lecture toutes faites ne reposent sur aucun socle scientifique. La synthèse de la littérature scientifique consacrée au sujet permet de conclure que des liens de causalité entre déterminants psychologiques et cancer ne sont actuellement pas établis. Les différentes études menées ont porté sur les types de personnalité, les événements de vie traumatisants et la dépression, trois facteurs dont on n’a pas pu démontrer qu’ils auraient une influence sur l’apparition du cancer, son évolution ou la survenue d’une récidive. Je tiens toutefois à apporter une précision : ces résultats ne prouvent pas de manière absolue que la relation entre psychisme et cancer n’existe pas, ils démontrent seulement qu’elle n’a pas pu être mise en évidence.

POURTANT, CETTE REPRÉSENTATION SOCIALE EST LARGEMENT RÉPANDUE. COMMENT L’EXPLIQUER ?
L’être humain ne supporte pas l’incertitude. Il préfère trouver des explications, même si elles sont réductrices. Cela donne un faux sentiment de maîtrise face à l’inexplicable et vient renforcer l’idée que nous disposons de leviers d’action face à la maladie. Cette tendance est très ancrée dans notre société, qui veut tout dominer. Le cancer est une maladie qui fait peur, très peur. Dans les esprits, le terme de cancer reste encore souvent indissociable de celui de mort même si, sur le plan épidémiologique, le nombre de décès liés à la maladie diminue en Suisse.

N’EST-IL FINALEMENT PAS LOGIQUE QUE LES PATIENTS SOIENT TENTÉS PAR L’INTERPRÉTATION PSYCHOLOGIQUE ? IL FAUT BIEN QU’ILS DONNENT UN SENS À CE QUI LEUR ARRIVE ?
Une distinction s’impose d’emblée: donner du sens à la crise existentielle que l’on traverse et l’inscrire dans son parcours de vie n’équivaut pas à déterminer l’origine d’un cancer. Je ne dis pas qu’il faille renoncer à toute démarche psychologique, bien au contraire. La psycho-oncologie est justement là pour ça : pour aider le patient à faire face aux conséquences psychologiques et sociales de la maladie. Ce contre quoi je m’insurge, ce sont les interprétations psycho-somatiques sommaires qui voudraient qu’une personne malade soit responsable de cette situation. Ce discours dominant est d’ailleurs intégré par les patients qui, souvent, se demandent ce qu’ils ont fait de faux. Tout ce qui contribue à renforcer cette culpabilité me paraît inopportun. En filigrane, cela donne l’impression qu’ils tenaient leur destin en main et que, s’ils l’avaient voulu, ils auraient pu ne pas tomber malades. Or, tout ne saurait se résumer à des comportements adéquats et à une question de volonté.

LA VOLONTÉ, JUSTEMENT, EST SOUVENT MISE EN AVANT DANS LE CADRE DES TRAITEMENTS. LÀ AUSSI, VOUS VOUS INSCRIVEZ EN FAUX ?
Enjoindre les patients à se battre conformément à la maxime « le moral, c’est 50% de la guérison » peut engendrer des effets pervers terribles. Les effets secondaires des traitements peuvent être très pénibles. Certains patients n’ont plus la force de rien. Ils ont le droit d’être au fond du trou sans, en plus, culpabiliser de ne pas être combatifs et positifs comme ils devraient l’être ! D’ailleurs, ce slogan « se battre », égrené à l’envi - parfois même par le personnel médico-soignant - est à mes yeux vide de sens. Que signifie-t-il ? Beaucoup des patients que j’accompagne me disent qu’ils ne savent pas ce qu’ils pourraient faire de plus que de suivre leur traitement.

QUE FAIRE ALORS POUR AIDER LES MALADES ?
Les écouter, sans prendre la parole à leur place et sans leur expliquer ce qu’ils doivent faire, penser ou ressentir. J’ai l’impression que ce qui aide les personnes atteintes de cancer est de savoir que l’autre est présent, engagé à leurs côtés, quoi qu’il arrive.

Propos recueillis par Béatrice Tille




Martine Rossel

« Certains malades n’ont plus la force de rien. Les enjoindre à
se battre ne peut que renforcer leur sentiment de culpabilité. »
Martine Rossel, psychologue